Vendredi 9 avril 2010
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Les Mémoires d'un vieux radoteux (5)
par Philippe Lacoste
La maison était en pièces, un étage de 7 pieds et un ravallement de 3 pieds. Mon père m'a dit qu'il voulait trois rondes de plus mais il le dissuadèrent, lui disant
que cela allait être trop haut. Il regretta toujours de les avoir écoutés.
Il engagea un ouvrier du nom de Joubert à raison de 40 sous par jour. Dans ce temps-là, il n'était pas question de la journée de 8 heures. C'était plutôt d'une
noirceur à l'autre, 14 ou 15 heures par jour.
Mon oncle, Charles Bisson, m'a raconté qu'il avait engagé Joubert à 15 cents par jour pour monter le bardeau à couvrir.
Tout était fait à main, les portes, les chassis, les planchers, lambrisser, couvrir, bâtir une galerie. Il travailla 100 jours et gagna la somme de 42,00$.
Mon père fut l'un des premiers à s'acheter une faucheuse mécanique. Les voisins venaient le voir et disaient : "Pierrot, tu vas tout faire mourir ton foin. Ta
faucheuse ébranle la racine et ton foin va tout mourir." Mon père continua à faucher avec sa faucheuse et le foin n'est pas mort.
Il avait aussi un rateau à cheval. Avant cela, il avait eu un rateau de bois pour cheval, les dents en bois de fabrication domestique. Il le montait avec des
roues de tombereau. Je ne sais pas s'il s'en est servi longtemps. Je l'ai vu dans la remise, tout démonté, et on l'a brûlé. Il avait aussi remplacé le bois sur une herse à dents à ressorts. Ses
voisins appelaient cela une herse à sillons parce qu'elle ne laissait pas une surface unie comme les herses de bois, mais faisait un meilleur travail et beaucoup plus vite. Ce ne fut pas long que
ses voisins en eurent de pareilles.
Il fut aussi un des premiers à installer une fourche à foin et à abandonner la grande charrette pour le wagon. Il semait beaucoup de blé d'inde, vestige de ses
souvenirs de l'Illinois, ce qui l'aida beaucoup à garder plus de bêtes de bétail.
Il semait la variété du Wisconsin, un très grand blé d'Inde qui atteignait huit à dix pieds de haut et qui donnait de gros cotons de 1 à 1½ pouce de
grosseur.
Il fallait couper cela à la faucille et le mettre en quinteaux pour le faire sécher. Mon père n'avait pas de silo, mais avant l'hiver, on l'entassait: un rang
de blé d'Inde et un rang de paille. Cela fermentait et les animaux en étaient très friands. Mais beaucoup de cotons étaient trop gros pour être mangés. Alors, il acheta un coupe-paille Moody, et
le soir, après l'école, on lui aidait à couper la paille avec un pourvoir à cheval. Il semait aussi beaucoup de blé d'Inde jaune pour le grain. Il faisait des soirées d'épluchette. Les épis
les plus mûrs étaient tressés pour sécher, ceux trop verts donnés aux bestiaux et ceux assez avancés étaient étrendus minces pour sécher. on n'oubliait pas les épis rouges. Et après l'épluchette,
c'était le régal au blé d'Inde bouilli. Ça finissait par la danse et les jeunes s'en donnait à coeur joie, souvent jusqu'à l'aube. C'était le bon vieux temps.
Mon père était un des meilleurs coupeurs à la faucille. Il coupait ses deux arpents par jour, ce qui était un exploit, mais il faut dire que c'était d'une noirceur
à l'autre. Il liait le grain en bottines avec les liens de grain et en gerbe avec des harts de coudrier fines et longues.
Mon père nous donnait quelquefois une démonstration de courage à la faucille. Tout ce je puis dire est qu'il faucillait en bibitte et une gerbe, cela ne lui prenait
pas goût de tinettes (sic).
Mon père n'eut pas d'enfant de sa première femme qui était maladive. Elle mourut le 15 septembre 1869. Ils avaient pris en élève une petite fille qu'ils élevèrent
comme leur propre enfant. Elle fut baptisée sous le nom de Catherine. Elle épousa Samuel Lacoste qui fut contremaître sur la construction du Canadien Pacifique. Elle et sa fille Paméla
furent les deux premières femmes blanches qui allèrent à Sudbury. elle fut ma marraine.
En janvier 1871, mon père épousa, à Ottawa, Rose-de-Lima Sabourin, fille de François Sabourin et de Marguerite Chevrier. Elle était âgée de 34 ans, née en 1837,
baptisée en lahédrale d'Ottawa (qui était la seule à l'époque) par le père Dandurand. Elle était l'avant-dernière d'une nombreuse famille. Elle travaillait chez un nommé Landriault comme
servante. Il tenait un hôtel. Il avait une vache qui pacageait sur le parc Major qui dans le temps était un paturage. Près de l'entrée actuelle du pont interprovincial, il y avait une source, et
un matin Landriault dut faire une corvée pour sortir sa vache qui s'y était embourbée. Ma mère nous raconta qU,elle était allée aux framboise sur la colline parlementaire. Elle se souvenait aussi
de la visite du Prince de gales lors de la pose de la pierre angulaire de l'édifice du parlement, de l'assassinat de l'honorable Thomas D'Arcy McGee, victime du mouvement "Fenians" et de
l'exécution du meurtrier, un dénommé Whelen.
Mes grands-parents maternels demeuraient sur le chemin Héron près du chemin Prescott, aujourd'hui la rue Bank. Je n,ai pas connu mon grand-père et je me rappelle
avoir vu ma grand-mère une seule fois. Elle demeurait toujours sur le chemin Héron avec ma tante Justine et mon oncle David, tous les deux célibataires.
Mes parents étaient de fervents catholiques et mon père un bon "canayen" pure laine. Comme ils ne savaient pas lire, ils tenaient beaucoup à nous faire instruire et
ils firent des sacrifices pour cela. Ma mère vendit des lots qu'elle possédait en ville et mon père s'endetta. Ils auraient aimé nous faire instruire tous, mais la finance leur manqua. Mon père
est mort le 14 janvier 1906 à l'âge de 81 ans et ma mère le 9 mai 1926 à l'âge de 88 ans. Ils reposent tous les deux dans le lot familial en arrière de l'église de Saint-André-Avellin.
À suivre
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